Allocution du Président de la Commission de l'Union africaine, Moussa Faki Mahamat, à la 26ème édition du FESPACO

February 24, 2019

Excellence Monsieur le Président du Faso,
Chers Participants à la 26ème Edition du FESPACO,
Mesdames Messieurs,

Je voudrais avant tout vous exprimer sincèrement, Monsieur le Président de la République et cher frère, et à l’ensemble du peuple burkinabé, le double sentiment de reconnaissance et de solidarité que j’éprouve en ce moment chargé d’histoire et marqué par une incroyable adversité contre votre pays.

L’accueil chaleureux qui m’a été réservé, ainsi qu’à ma délégation, me touche profondément. Le Burkina Faso nous offre ainsi, encore une fois, la preuve qu’il n’est pas seulement une terre d’intégrité, mais aussi une terre d’hospitalité.

Le sahélien que je suis ne saurait être insensible à ces deux vertus jumelles qui caractérisent votre pays : l’intégrité et l’hospitalité.

Mon appréciation va aussi aux membres de la communauté précieuse de l’image messagère et du son percutant, aux femmes et hommes du cinéma et autres professionnels de l’audiovisuel. Je vous félicite vivement en ce cinquantième anniversaire de votre immortel festival.

Vos talents, génies créateurs et engagements fervents pour le septième art au service de l’Afrique sont dignes d’éloges.

Mes pensées vont en ce moment à François Bassolé, Claude Prieux, Louis Thiombiano que l’histoire a placés en tête de ceux qui avaient cru en la chevauchée fantastique de ce festival. Défilent ainsi telles les perles du collier magique les géants du cinéma africain: Sembène Ousmane, Djibril Diop Mambety, Idrissa Ouedrago, Souleymane Cissé, Paulin Soumanou, Henry Durparc, Newton Aduaka, Gaston Kabore, Mahamat Saleh Haroun, Mohamed Lakhdar Amina, Jean Pièrre Bekolo, Mweze Ngangura, Safy Faye, Fanta Nacro, Anne Mugai, Ramadan Sueleiman, Youssef Chahine, Charles Mensah, Odette Sanogo , Alimata Salambéré, Alain Gomis, Hailé Guarima....

Je sais qu’il y en a d’autres, beaucoup d’autres, femmes et hommes animés de la conviction que la vraie fonction des arts a toujours été d’exprimer les nécessités de leur temps.

Excellence, Mesdames Messieurs,

Les nécessités du temps africain contemporain - qu’embrasse avec délectation « le temps filmique », nos dirigeants les ont inscrites dans l’Agenda africain 2063, celui de l’Afrique que nous voulons, notamment son aspiration Cinq sur la culture et les arts. Le parallèle est ici saisissant entre la projection cinquantenaire de l’agenda et celle des charges symboliques du cinquantenaire du Fespaco.

Toutes les aspirations de cet Agenda, fanion de notre marche actuelle, renvoient toutes à vos rêves, à vos espérances, à vos questionnements, à vos remises en cause, à vos engagements, à votre foi en l’homme, aux idéaux éternels de l’humanité et de la civilisation de l’universel.

Il n’est pas un film ou une œuvre de l’audiovisuel auxquels vous avez consacré votre temps, vos moyens et, plus encore, vos intelligences, qui ne fasse écho à l’une ou l’autre des sept aspirations de cet Agenda.

Nous sommes ici à Ouagadougou, dans ce Sahel où se conjuguent aujourd’hui, dans une lugubre collision, tous les dangers et risques qui pèsent sur la stabilité de la région et la paix de ses populations. Personne n’ignore les effets ravageurs, dans nos sociétés et ailleurs hors du continent, du terrorisme, du fanatisme et du djihadisme.

Doublés du communautarisme, qui oppose impitoyablement nos communautés et différents autres segments de nos sociétés, ces maux vous interpellent, vous créateurs, comme ils nous interpellent au plus profond de nos consciences.

Je dois d’ailleurs, ici encore, vous rendre hommage, car bien des beaux esprits de votre univers imaginatif s’y sont attelés.

Je pense à cette nouvelle génération de créations axées sur ces thématiques. Certains noms évocateurs viennent à mon souvenir: Toumbouctou d’Abderrahmane Cissoko, les chevaux de Dieu de Nabil Aïche et, bien avant, Hyenes de Djibril Diop Membety.

Ces fléaux dévastateurs sont les vrais cancers des sociétés modernes. Nous en voyons tous les jours les manifestations les plus meurtrières.

La solidarité internationale supposée prêter main forte à l’Afrique, au Sahel, dans le Bassin du Lac Tchad et en Somalie, pour ne citer que ces exemples, n’a pas toujours été au rendez-vous. Sa vigueur et sa constance sont manifestement très insuffisantes.

Dans son effort pour prendre en main sa propre sécurité, l’Afrique cherche ses propres voies et construit des stratégies spécifiques de paix et de sécurité. Elle mobilise ses ressources financières et s’engage résolument dans la réforme de son organisation continentale.

Dans le panorama de nos priorités, l’objectif de faire taire les armes en 2020 ne limite en rien nos efforts pour développer nos infrastructures, relever le niveau de nos systèmes de santé, d’éducation de nos enfants, de protection de notre environnement et notre système écologique, d’amélioration de notre gouvernance électorale et démocratique, promotion de la condition féminine, de responsabilisation de la jeunesse, de notre société civile, de sollicitude à l’égard de nos migrants et notre diaspora.

La zone de libre-échange, le protocole sur la libre circulation des personnes et le marché unique du transport aérien sont autant d’éloquents symboles de cette action multidimensionnelle de construction du projet panafricain.

Je n’ai pas de doute que votre Festival fera écho à l’entreprise d’unité, d’intégration et de renforcement du positionnement international de notre continent. Le positionnement du Fespaco pour lequel plaide avec ferveur ARDIOUMA SOMA délégué général du Fespaco  trouve ici son merveilleux ancrage référentiel.

Vous êtes la fierté de l’Afrique. C’est en vous que nous plaçons nos espoirs d’une renaissance intellectuelle et culturelle, de conscientisation de nos peuples et de défense de notre identité.
Excellence, Mesdames Messieurs,

Je sais les reproches, souvent justifiés, qui sont adressés aux différents gouvernements du continent et à la Commission de l’Union africaine sur les limites des investissements politiques, financiers et humains dans le cinéma et l’audiovisuel.

En réponse à vos messages, le Sommet qui vient de se conclure à Addis Abéba a créé la Commission africaine de l’audiovisuel et du cinéma. Celle-ci doit, sans tarder, s’atteler à la mise en œuvre du fond africain pour le cinéma et l’audiovisuel. J’exhorte les États membres de notre Union à signer et à ratifier les Statuts de cette Commission dans les délais les plus brefs possibles.

Je m’empresse, à cet égard, de souligner que cet instrument ne saurait se hisser au niveau des espérances des peuples africains qu’avec le soutien enthousiaste des élites et des professionnels du secteur que vous représentez si dignement. Je vous engage donc, à lui apporter, le moment venu, les concours que vous êtes en mesure de lui offrir. Je m’adresse en particulier à la fédération panafricaine des cinéastes en Congrés ici même, à faire pleinement jouer son statut d’observateur auprès de l’Union africaine.

Une fois opérationnelle, cette Commission permettra d’amplifier l’action qui est la nôtre en faveur du cinéma africain. Il est utile de rappeler ici le partenariat que nous avons noué depuis 2012 avec le FESPACO, avec l’institution d’un prix spécial de l’Union africaine. Je suis à cet égard heureux d’annoncer que ce prix sera décerné à l’occasion de cette 26ème édition du festival.

C’est la même philosophie qui nous inspire dans notre partenariat avec Nollywood au Nigeria. Lors de ma récente visite dans ce pays, j’ai rencontré des acteurs de cette industrie florissante pour leur rendre hommage. J’ai saisi cette opportunité pour les encourager à utiliser la puissance de l’image et leur créativité pour porter plus loin et plus haut le message de renaissance de notre continent.

Je suis de ceux qui croient que l’Afrique peut se prévaloir d’avoir le meilleur taux de croissance culturelle et artistique. Aussi devrions-nous donner à la culture toute  la place qui lui revient dans l’entreprise de développement du continent. À cet égard, un accent particulier est mis sur l’entrée en vigueur rapide de la Charte de la renaissance culturelle africaine. Un Champion vient d’être désigné à cette fin, en la personne du Président Ibrahim Boubacar Keita, Président de la République du Mali. Votre concours actif sera précieux pour lui permettre de s’acquitter avec succès de son mandat.
Excellence, Mesdames Messieurs,

La remise en cause du multilatéralisme, et par voie de conséquence du multiculturalisme, marquée par le regain des égoïsmes nationaux, du populisme et du repli sur soi-même, nous questionne profondément sur la position de l’Afrique dans le monde qui se façonne sous nos yeux.
Il ne s’agit pas de se lamenter ou d’implorer la charité des autres. Une telle attitude agresserait violemment notre altérité et notre dignité. Ce ne sont pas nos gémissements ou nos larmes qui attendriront ceux qui ont construit leur puissance et leur gloire en nous marginalisant et en tirant des avantages indus de la richesse de notre continent.

Cette richesse culturelle, vous en êtes en grande partie les artisans, les orfèvres, les gardiens et les promoteurs. Vous êtes un levier essentiel de la promotion de notre statut mondial et de la construction de notre futur.

Alors qu’une partie de notre jeunesse semble quelquefois céder au désespoir, le cinéma africain pourrait, en devenant plus populaire et davantage engagé pour le projet panafricaniste, se révéler d’un apport irremplaçable pour endiguer le mal.

Il pourrait ainsi devenir l’efficace outil de valorisation du potentiel de notre continent et des opportunités prometteuses d’accès à la prospérité en terre africaine.

Vos inestimables créations fustigeraient, chemin faisant, les promesses illusoires d’une vie meilleure au-delà des traversées désertiques mortelles et des naufrages, non moins périlleuses, à travers les mers et les océans.

Je voudrais, du haut de cette tribune, vous inviter, avec le sentiment d’urgence qu’appelle la situation, à un sursaut intellectuel, culturel et pédagogique. L’objectif, ce faisant, est de modifier profondément le regard que nous portons sur nous-mêmes, sur ce que nous avons, ce que nous pouvons, ce que nous devons faire de nous-mêmes, à nous-mêmes, chez nous-mêmes.

Si l’édition commémorative du cinquantenaire du FESPACO, placé sous le signe de la mémoire et de l’avenir, peut amplifier et rendre audible cet appel du cœur, elle aura prodigué un bienfait salvateur à notre continent.

Je vous remercie.

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